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À la rencontre de Nicole JALIL

  • LC by TheraContinue
  • 26 févr.
  • 15 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 févr.



Dans un cabinet de Shiatsu du quartier de la Jonction, à Genève, un samedi de janvier 2025, discussion autour d'un thé au sarrasin grillé sur le Shiatsu, l'importance des questions qui ne sont pas posées, les moments parfaits où les planètes s'alignent, le Ki, la limaille... avec Nicole JALIL, praticienne de Shiatsu, d’acupuncture et enseignante de Shiatsu.




La main d'une Shiatsushi
La main de Nicole


Q. Tu pratiques le Shiatsu depuis 35 ans environ. Quand en as-tu entendu parler pour la première fois ?


Très honnêtement, je ne sais plus précisément. Le Japon m'a toujours fascinée, et il y a eu un moment où je m’intéressais énormément au Zen, à la méditation Zen. C’est par ce biais que je suis arrivée au Shiatsu, mais je ne me souviens plus exactement du chemin emprunté. 


Je ne sais non plus comment ni pourquoi mais j’ai commencé à recevoir des traitements de Shiatsu d’Anne Duvigneau, une des toutes premières personnes à pratiquer à Genève. Anne était esthéticienne au départ et elle s’était formée au Shiatsu au Japon.


Anne ne pratiquait pas de manière traditionnelle mais sur table de massage. Malgré cela, j’ai tout de suite adoré le Shiatsu! 



Les débuts


Un jour, magnifique alignement des planètes! J’étais avec Anne en train de lui expliquer que j’avais très envie de me former en Shiatsu mais que je ne savais pas où ni comment, quand elle m’a tendu un flyer : Juliette Pilet, qui a fondé plus tard Iokai Suisse, allait faire venir Kawada Sensei en Suisse pour un stage. Je ne devais pas avoir tout à fait 30 ans, à l’époque…


Alignement des planètes

Ce stage a été mythique, je me souviens! Il s’était déroulé dans une espèce de ferme du Gros-de-Vaud, dans laquelle il y avait une grande salle qui n’était pas vraiment un dojo… Kawada Sensei parlait un peu français car il était déjà à Bruxelles, à ce moment-là. 


Le groupe dans lequel je suis tombée était particulièrement sympa, les gens s’entendaient bien, étaient passionnés, il y avait une belle énergie, une vraie envie commune de découverte. Une certaine structure, une sorte d’organisation dans la formation a commencé à se mettre en place à partir de ce moment.


Un souvenir me revient : lors de ce tout premier stage, je ne sais pas ce qui s’est passé en moi, mais le soir du premier jour, j’étais absolument furax! Dans une colère noire!


Je me demandais qui était cet enseignant, qui montrait quelque chose et qui ensuite restait dans son coin, à regarder les dessins du tapis ou ses ongles, qui ne s’occupait de personne, nous laissant nous débrouiller. 


J’ai failli tout arrêter à ce moment-là tellement j’étais fâchée.


Ensuite, après le stage, pendant environ 3 jours, je me souviens que je n’étais pas vraiment « là ». Je ne sais pas où j’étais, mais j’étais ailleurs, dans un état très bizarre. J’ai finalement émergé et tout est devenu clair : c’est ça que je voulais faire! 


Au stage suivant, quand je suis entrée dans la salle, Kawada Sensei, dont je pensais qu’il n’avait fait attention à personne lors du précédent week-end, m’a regardée et m’a dit : « hum, votre visage a complètement changé ».


C’est comme ça que l’aventure a commencé…


Ces stages étaient tellement fun! Franchement, ils étaient un peu organisés à la « one again », il n’y avait pas de certificat ni de diplôme, du coup, on se sentait libre et juste heureux d’étudier! Ce premier stage constituait une sorte de cours de base. Il y avait ensuite un cours de niveau 2 et un cours de niveau 3 mais franchement, je suis quasi sûre de ne pas les avoir faits dans le bon ordre! Les stages se construisaient un peu sur le moment autour des personnes présentes…  


Kawada Sensei n’a pas étudié avec Masunaga, il a étudié le Shiatsu avec son père. Par contre, il a rencontré Masunaga et son assistant, Sasaki Sensei et s'est rapproché de ce style de Shiatsu.


Kawada était un enseignant très joueur, très drôle. Il nous faisait faire des Do-in absolument invraisemblables, on faisait des trucs franchement acrobatiques, ça m’étonne encore aujourd’hui qu’il n’y ait pas eu d’accident!



Kawada Sensei
Kawada Sensei

Comme ce n’était pas une formation diplômante, il y avait zéro pression, c’était vraiment génial ! 


J’avais envie d’en faire quelque chose parce que j’adorais cela, mais il est vrai que pendant plusieurs années, je n’ai pas pu me projeter et me dire que je pourrais en faire une vraie profession.



Q. Comment se fait-il que deux Sensei, Yuichi Kawada et Kazunori Sasaki, se soient installés en Europe?


Kazunori Sasaki était l’assistant et le disciple de Masunaga. Les deux étaient venus en Europe à deux reprises pour faire connaître le Shiatsu de Iokai. Il semble que Masunaga, avant son décès en 1981, ait chargé Sasaki de venir enseigner le Shiatsu en Europe. 




Sasaki Sensei
Sasaki Sensei


Kawada, lui, était en Europe depuis plus longtemps. Il pratiquait le Shiatsu dans des hôtels de luxe, notamment à Ischia. On m’a dit qu’il avait, à l’époque, une longue tresse toute japonaise! Il s’est ensuite installé à Bruxelles et a rencontré Masunaga et Sasaki.


Kawada et Sasaki se sont partagés le territoire dans une sorte de Yalta du Shiatsu : au début, Kawada « avait » la Belgique et la Suisse et Sasaki, qui était alors basé dans le sud de la France avec son épouse, s’occupait de la France et de l’Italie.


Plus tard, Kawada a arrêté d’enseigner en Suisse, et Sasaki est arrivé. J’ai été l’assistante de ces deux Sensei.



Q. Est-il exact que tu es une des personnes qui est à la base de Iokai Europe?


Oui, c’est juste, j’étais là quand cette association est née. Iokai s’est d’abord structuré autour de certaines personnes : Juliette Pilet pour la Suisse (en 1988), Héloïse Sewell pour la Hollande, Thierry Camagie en France, Arie Spruit en Italie… EISA (European Iokai Shiatsu Association) a été fondé en 1996 autour de Sasaki, pour assurer le lien entre les différents pays européens où le Iokai Shiatsu était enseigné et pour harmoniser la formation, des enseignants comme des étudiants. Il était important pour Sasaki que l'esprit de l'enseignement Iokai soit préservé.


Les premiers stages pour enseignants ont eu lieu en France. L’énergie y était magnifique :  tous les participants étaient passionnés et motivés, Sasaki Sensei était dans une phase créative et se donnait à fond. Ces rencontres  entre praticiens/enseignants, de pays et de langues différents, toutes et tous unis autour d’une passion commune, avec cette immense envie partagée de créer une fédération du Shiatsu, je m’en souviens comme d’une période absolument incroyable!



Q. Dans les années 80, ce qu’on appelle aujourd’hui la thérapie complémentaire n’était pas quelque chose de courant, de très développé. Qui étaient tes clients, quel genre de personne prenait rendez-vous pour recevoir un Shiatsu?


C’était des gens très lambda, très « normaux », pas forcément issus de milieux alternatifs ou autre. C’est vrai qu’à l’époque, quand on disait Shiatsu, on nous répondait « santé !». Ce n’était pas du tout connu et répandu mais malgré cela, le bouche à oreille fonctionnait bien. Je me souviens aussi avoir bricolé des petits papiers, genre flyers maison, pour faire de la publicité!


A l’époque, il n’y avait pas de complémentaires, d’Asca, de RME. Du coup, on était complètement libre et sans obligation! Ce qui avait également son pendant négatif : des personnes s’auto-proclamaient formateurs en Shiatsu après avoir suivi deux stages…



Q. Pour en revenir à l’enseignement, est-ce que les étudiants de Kawada et de Sasaki avaient droit, au début, à des supports de cours ou est-ce que tout reposait sur l’observation du Maître, dans la plus pure tradition japonaise?


C’était un enseignement japonais pur et dur, donc sans support. Nous avions toutefois quand même le droit de prendre des notes. Personnellement, je dessinais tout ce que j’apprenais. De plus en plus d’étudiants ont commencé à m’approcher pour me demander des copies de mes dessins. C’est ainsi qu’est né le livre sur les katas, que j’ai créé sur plusieurs années, et qui sert encore de support de cours aux élèves actuels de Iokai. 


En parallèle, Tilman Gaebler avait finalisé une ébauche entreprise par Yves Kodratoff et réalisé le livre "Les Méridiens du Shiatsu", qui décrit les trajets Masunaga. Sasaki était réticent face à ces supports, mais avait fini par admettre que l’enseignement en Europe n’était pas tout à fait le même qu’au Japon.



Q. Y a-t-il eu une rencontre particulièrement marquante, durant tes années d’études?


Thierry Camagie.


Quand j’ai commencé à étudier avec Sasaki, Thierry était déjà assistant. La rencontre a été forte, au point que je le considère comme mon frère de cœur. Je me souviens d’un moment qui m’a beaucoup marqué : j’étais en train de pratiquer, pendant un stage, et Thierry est arrivé. Il a posé sa main sur mon épaule parce qu’elle devait être tendue ou quelque chose comme ça. Et juste ce toucher-là m’a fait descendre toutes les tensions jusque dans mes chaussettes! Je me souviens avoir réalisé à cet instant la force et la puissance du Shiatsu. C’était vraiment un contact qui venait du cœur, quelque chose que je n’avais pas encore expérimenté.



La Médecine Traditionnelle Chinoise



Q. Tu as donc étudié le Shiatsu, installé un cabinet, participé à la création de Iokai Europe, été la principale enseignante à Iokai Suisse… Malgré tout cela, tu t’es lancé il y a quelques années dans un cursus de Médecine Traditionnelle Chinoise. Quelle mouche t’a piquée?


J’avais besoin de comprendre plus et mieux les fondamentaux de la théorie de la MTC, théorie qui est quasi absente dans l’enseignement Iokai. Ensuite, l’acupuncture est devenu un véritable atout, dans ma pratique. Je considère les aiguilles comme ma troisième main. Je peux travailler sur les méridiens pendant que, sur un point important, où il faudrait passer plus de temps, l’aiguille travaille.



Acupuncture needles


Q. Est-ce que ces études de MTC ont changé ta compréhension du Ki, des méridiens, du fonctionnement du corps?


Oui, absolument. Ce qui m’a tellement intéressée et qui continue à me fasciner, c’est cette notion du système des méridiens comme quelque chose de global, comprenant des branches internes qui vont dans la profondeur et des méridiens secondaires. J’ai trouvé cette vision tellement plus riche que celle que j’avais étudiée auparavant. Avoir cette vision réticulée des méridiens, qui ne sont pas des lignes plus ou moins droites, m’a fait commencé à détester les chartes et autres cartes, qui mettent dans la tête des gens des notions et une vision de ce système complètement faussées.


Une de mes épiphanies, c’est quand j’ai demandé à Gesheng Chen, mon enseignante d’acupuncture, ce qu’il y avait, finalement, dans les méridiens. Elle m’a répondu comme si c’était une évidence : «Le Sang! ». Sa réponse m’a mise en crise pendant trois jours! Pourtant, c’est tellement évident : si le Ki pousse le Sang et le Sang transporte le Ki, le Sang circule dans les méridiens! C’est tellement loin de ce que j’ai appris en Shiatsu…


D’un autre côté, en observant les praticiens de MTC, je me suis souvent fait la réflexion que ce serait quand même bien que les acupuncteurs aient la même perception du Ki qu’ont les praticiens de Shiatsu! 



Q. Je dois avouer que moi-même, je « bug » un peu parfois, sur cette question de méridiens et de circulation commune du Ki et du Sang… Je dois régulièrement refaire un effort de réflexion pour parvenir à cette évidence!


Une image que j’aime bien, c’est celle de la limaille de fer : on étale de la limaille sur une plaque puis on se met à balader un aimant sous cette dernière et là, wooosh, tous ces petits brins convergent vers l’aimant et se concentrent sur son trajet. En fait, l’énergie dans le méridien, c’est ça. Mais pour être capable de concevoir cette image d’énergie vectorisée, il est indispensable d’oublier cette fameuse image du méridien comme un tuyau. Et ça, c’est difficile quand on a étudié le Shiatsu!


C’est d’ailleurs à cause de cette nouvelle compréhension du Ki et du trajet des méridiens que cela n’a plus été possible pour moi d’enseigner à Iokai.


Ensuite, la découverte, après mes études de MTC, de l’acupuncture japonaise m’a enlevé un gros poids : j’ai appris que la voie du milieu existait et que Shiatsu et acupuncture pouvaient parfaitement s’accorder.


Quelques années après la fin de ma formation en MTC, j'ai vécu une sorte de crise en prenant conscience du "plafond de verre culturel" contre lequel je me heurtais trop souvent : je ne suis ni chinoise ni japonaise, et je réalisais que pour cette simple raison certains aspects de la médecine orientale m'échapperaient toujours, ce qui est assez frustrant.


Je me suis alors intéressée à nos propres traditions, notamment à la pensée celte et germano-scandinave… et j'ai été soufflée! Non seulement nos ancêtres avaient parfaitement conscience d'une forme d'énergie vitale, appelée Önd, qui ressemble furieusement au Ki, ainsi que de centres énergétiques qu'ils nommaient Hvel ("roues", ce qui est également la signification du terme "chakra"), mais ils avaient aussi élaboré un concept fascinant : le Wyrd. En simplifiant beaucoup, on peut dire que le Wyrd, ou "toile du Wyrd" est le réseau invisible qui relie tous les aspects du vivant, ce qui peut par exemple expliquer l'effet-papillon. Chaque forme de vie est littéralement tricotée dans ce réseau, qui la relie à toutes les autres (je sais qu'il existe un concept très proche dans la tradition indienne, mais je n'ai pas réussi à trouver plus d'informations à ce sujet). Et cela m'a fait prendre conscience du fait que le système des méridiens n'est pas un système fermé! 


Même si les méridiens assurent les fonctions vitales à l'intérieur de notre corps, ils font partie de ce réseau immense et communiquent avec lui, ils sont comme une petite fraction encapsulée du réseau énergétique qui anime la planète (et plus loin encore, je suppose…) "ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, ce qui est dehors est comme ce qui est dedans", c'est la signification profonde du tableau des correspondances de la MTC, on n’y réfléchit pas assez! Il n'est dit nulle part que le système des méridiens est un système fermé, DM20 est en lien avec le Ciel, Rn1 nous ancre dans la Terre, mais les cartes (encore elles), et le fait que nous disions couramment qu'un méridien "commence" et "se termine" à certains endroits nous amènent à le penser…


Effectuer un traitement avec cette conscience change beaucoup de choses!




Le Shiatsu en tant que méthode TC



Q. Est-ce que tu penses que le Shiatsu est une méthode comprise par le public ou est-ce que ça reste globalement quelque chose d’un peu mystérieux?


Globalement, j’ai l’impression que les personnes ne comprennent pas vraiment de quoi il s’agit et qu’ils s’en fichent un peu, à partir du moment où ils se sentent mieux après la séance. C’est tellement difficile de parler de ce que je fais, en très peu de temps, à quelqu’un qui n’a pas de notions!



Q. Je te pose cette question car dans le cadre de l’Ortra TC, on considère que pour que le client puisse être au centre du processus, il doit être informé sur la méthode.


Oui… Mais j’ai une telle conscience, aujourd’hui, du fossé culturel existant entre l’Orient et l’Occident que je trouve vraiment difficile d’expliquer ce qui se passe, fondamentalement, pendant une séance de Shiatsu. 


Néanmoins, je fais actuellement beaucoup de recherches basées sur les traditions européennes et plus j’avance, plus je me rends compte que beaucoup de ponts existent  finalement entre la vision orientale et la vision occidentale. Par exemple, les fêtes saisonnières celtes correspondent exactement au cycle Yin-Yang de la nature!  Ainsi, je me base sur ces références culturellement plus proches de nous pour expliquer des concepts orientaux et les gens comprennent mieux.



Q. A propos de l’Ortra TC, que penses-tu de l’arrivée de l’EPS?


Si les concepts clés de l’Ortra comme les ressources intrinsèques, l’empowerment, l’autonomisation me paraissent justes et évidents, ce qui me dérange, c’est plutôt cette vision très carrée, cadrante de la thérapie. 


En même temps, il est vrai que dans beaucoup de formations en thérapie manuelle, il manque l’aspect communication verbale, comment trouver les mots justes quand on s’adresse à nos clients. 


Personnellement, c’est quelque chose que j’ai appris en pratiquant, parfois dans la douleur. Il m’est arrivé de perdre des clients car j’avais dit quelque chose ou que je n’ai pas dit ce que j’aurais dû… J’ai réalisé, avec le temps, que lors de la première séance, même si on a fait un super traitement, c’est quand même ce qu’on dit ou ce qu’on ne dit pas qui fera que la personne reviendra. 


Ce qui m’a un peu bousculée, avec l’arrivée de cet EPS, c’est que tout à coup, on nous a amené un moule en nous disant « soit vous y rentrez, soit… rien ». J’aurais aimé comprendre, savoir d’où sort la pensée qui sous-tend toute cette organisation. L’idée qu’il faille éduquer nos clients me heurte un peu, surtout quand la thérapie concernée est issue de la tradition orientale. C’est un peu vouloir faire entrer une boule dans un trou carré. 



L’enseignement



Q. Tu as enseigné le Shiatsu pendant de nombreuses années à Iokai. Quelle est la principale difficulté, de tes observations, que les étudiants en Shiatsu rencontrent durant leur formation?


La première difficulté, c’est quand-même cette notion de Ki. Souvent, on pense avoir saisi ce concept assez vite, on dit que c’est l’énergie vitale, mais en fait, on n’a rien compris…


Cela reste des mots mais pour moi, le Ki, c’est vraiment le principe d’animation universelle, c’est le mouvement, c’est le continuum entre l’extrêmement dense à l’extrêmement aérien. Le Ki, c’est la composante « mouvement » de la vie. Ma traduction préférée de Ki est animation.


Ensuite, une autre difficulté souvent rencontrée par les étudiants, c’est comprendre la relation entre la posture et l’effet du traitement. La posture influence complètement notre manière de communiquer avec l’autre. Notre posture corporelle modifie quelque chose en nous qui nous permet d’être dans une vraie neutralité.


Il n’est pas évident de comprendre que l’efficacité d’un traitement ne repose pas que sur la maîtrise de l’aspect technique de la méthode mais aussi, tout simplement, sur notre posture physique, détendue et attentive.



Q. Que répondais-tu aux étudiants qui, comme moi, te disaient qu’ils ne sentaient pas le Ki, qu’ils n’y arrivaient pas et qui se demandaient si le Shiatsu était du coup fait pour eux?


Je leur demandais comment ils pouvaient imaginer ne rien sentir! Le Ki est là, on le sent, qu’on le veuille ou pas. Le problème de ces étudiants est qu’ils ne sentent pas ce qu’ils pensent qu’ils devraient sentir.


« Ce que je sens n’est pas ce que je pense que je devrais sentir, je pense donc que je ne sens rien… ».


Mais c’est un processus normal. J’étais plus inquiète quand des personnes affichaient des mines extatiques en disant qu'elles sentaient des petits crépitements dorés, ou des "flux extraordinaires", ou qui étaient sûres à 100% de leur diagnostic de kyo ou jitsu après deux cours sur les méridiens .... Penser qu'on ne sent rien, ou ne pas être sûr du tout de ce qu'on sent est normal!



Q. Comment transmettais-tu la notion du toucher juste, fondamentale dans la pratique du Shiatsu?


Le toucher juste naît de la posture et de la respiration. Le toucher juste est un toucher de communication. L’expliquer avec des mots, c’est vrai que c’est compliqué, car ce ne sont que des mots. Je pense que le meilleur moyen d’améliorer un toucher, c’est par le feed-back. On a parfois l’impression de faire un travail pas particulièrement intéressant et pourtant, la personne qui est couchée sur le futon nous dit que c’était vraiment, particulièrement bien. Du coup, ça nous permet de chercher à comprendre : qu’est-ce qui  a fait que ces pressions-là étaient bien?


Au début, je pense qu’on est incapable de ressentir les effets de nos pressions. Sans retour de l’autre, impossible de savoir où on en est. 


Quand j’enseignais, j’essayais de convaincre les étudiants de ne pas se faire de politesse, car cela ne sert à rien et de donner de vrais retours! Ensuite, il s’agit évidemment de trouver des moyens d’exprimer les critiques de manière constructive…



Q. Est-ce que l’enseignement a influencé ta pratique du Shiatsu?


Oui, beaucoup. Quand on enseigne, on est obligé de tout revisiter, de réfléchir à comment amener la matière, à trouver les mots justes.


J’ai adoré enseigner! Cela m’a forcé à me poser des questions que je ne me serais pas forcément posé, à creuser certains concepts, à trouver des réponses, à réfléchir plus loin.


Il s’agit également d’évaluer si on pratique réellement ce qu’on enseigne… Enseigner et pratiquer deviennent quelque chose de circulaire.



Q. Penses-tu qu’il y a des différences entre les étudiants de ta volée et ceux à qui tu as enseigné en dernier ?


Ce que je regrette, c’est la pression subie par les étudiants actuels qui doivent fournir des résultats, qui doivent prouver qu’ils ont des compétences. Dans ma volée à moi, on s’amusait en étudiant, on était dans l’expérimentation et la vraie communication. On ne devait rien prouver à personne, il n’y avait pas d’examen. C’était de la « pure joy »!



Q. Y a-t-il des aspects de l’enseignement traditionnel du Shiatsu, Iokai ou autre, qu’il te paraît essentiel de préserver?


Sasaki Sensei a demandé un jour à un étudiant : « Est-ce que tu t’es posé la question à toi-même avant de me la poser ? ».


Ça m’avait beaucoup marqué. Effectivement, en Occident, on est très valorisé quand on pose des questions, car on donne l’impression qu’on est intéressé, investi. Mais souvent, on reçoit une information de l’enseignant et bam, on pose une question sans avoir pris le temps de processer, de chercher à comprendre et peut-être, à trouver la réponse par soi-même.


Après, si une question naît du résultat de la réflexion, bien-sûr qu’il faut la poser! 


Un autre aspect de l’enseignement traditionnel que je trouve important mais qui se perd un peu, c’est l’apprentissage par imitation. Il faut se rappeler qu’on a des neurones miroirs, qu’on est conçu, câblé pour ce type d’apprentissage.



Q. Comment choisis-tu tes formations continues?


Ça devient de plus en plus difficile… Je dois dire que maintenant, et c’est également lié à mon âge, j’aimerais qu’on me lâche les baskets, avec les formations continues et obligatoires, car j’ai l’impression d’avoir accumulé tellement de choses, tellement d’informations, que j’aurais besoin de temps pour les appliquer, les approfondir, sans en rajouter année après année.


Même en tant qu’enseignante, quand je croise des personnes qui ont suivi un de mes cours de formation continue et que je leur demande si elles ont pu utiliser ce qu’elles avaient appris dans leur pratique, la réponse est souvent négative.


Les certificats de formation continue sont souvent des bibelots qu’on pose sur des étagères. C’est dommage. 


Je me faisais une réflexion avec ma collègue Malika l’autre jour : il faudrait que les séances reçues puissent être comptabilisées comme la formation continue!


En tant que thérapeute, on est quand même souvent sur des rails et on travaille toujours plus ou moins de la même manière. En recevant un Shiatsu, on apprend, on réapprend, on se rappelle de gestes qu’on avait oubliés, on découvre ou redécouvre de nouvelles sensations… Tout cela nourrit notre propre pratique par la suite. 



Q. Nicole Jalil, est-ce qu’il y a une question que je ne t’ai pas posée mais que j’aurais dû?


Oui! J’ai lu l’interview de Kevin et j’ai beaucoup aimé la question sur le super-pouvoir. J’y ai réfléchi et j’ai trouvé celui que j’aimerais avoir!

 

Cela se rapporte au diagnostic. Lors de l’anamnèse, tout ce que j’ai appris, en Shiatsu et en MTC me donne la direction vers laquelle mon traitement va se diriger. Mais les gens, ce sont des tricotages tellement complexes, les perturbations de santé physiques, mentales reposent sur une multitude de facteurs, de couches qui se superposent.


Mon super-pouvoir, ce serait de trouver le fil rouge qui me permettrait de dévider la pelote et d’arriver au centre du problème. J’aimerais un super-pouvoir qui fasse le tri entre tous ces éléments du passé, d’ailleurs, qui appartiennent à la personne ou pas, un super-pouvoir qui me permettrait de voir à travers toutes ces couches pour arriver à la racine, là où tout s’est noué…



The knot

2 Comments


Laurence Roulin
Laurence Roulin
Feb 27

Merci pour ce beau témoignage. Nicole est une magnifique enseignante qui m’a guidée, écoutée et accompagnée durant cette merveilleuse formation.

Merci merci

Laurence formée Iokai entre 2006-2011

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evelyne
Feb 26

Merci 🌸

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Narau Sàrl
1227 Carouge

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